Énigme à l’Est du Congo : Le pouvoir, la presse et le bouc émissaire
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Énigme à l’Est du Congo : Le pouvoir, la presse et le bouc émissaire

Daniel Le Scornet

November 7, 2025

« On ne peut pas avoir raison contre le reste du monde » presqu’un proverbe auquel je veux répondre.

Dans toute l’histoire de l’information de guerre, une telle fusion des discours n’a jamais eu d’équivalent. Les journalistes, d’habitude si prompts à traquer le contrechamp, se contentent de répéter les éléments de langage forgés à Kinshasa et sanctifiés à Bruxelles.

Sur l’est du Congo, le reste du monde ne doute de rien. Depuis trente ans, il sait ! « Six millions de morts » « une guerre oubliée » « un M23 soutenu par le Rwanda » « des minerais de sang ».

C’est écrit partout, répété partout, cru partout, de la BBC à France 24, du Guardian au Monde. Le miracle ne s’arrête pas là : la classe politique occidentale partage la même lecture, du progressiste radical au réactionnaire d’extrême droite, même indignation, même vocabulaire.

En France, on peut passer sans effort de Mélenchon à Mariani sans changer une virgule. Une unanimité pareille devrait au moins faire lever un sourcil ; pousser à l’enquête ; décortiquer les éléments de langage ; elle inspire plutôt des conférences.

Les Tutsis redeviennent le symbole du pouvoir suspect, les Congolais celui du peuple trahi, les ONG celui de la conscience universelle.

Cette focalisation n’est pas un accident journalistique. C’est une stratégie politique mûrement installée par Kinshasa.

Depuis des années, les dirigeants congolais ont fait de « l’Est » — comprendre, les deux Kivu et l’ennemi rwandais — la question unique, lerécit mère. C’est la clef de voûte d’une politique de diversion et de contrôle :

  • détourner l’attention des échecs de gouvernance,
  • désigner un bouc émissaire ethnique à une population en colère,
  • et neutraliser toute opposition intérieure en la soupçonnant de « connivence avec Kigali ».

Les médias ne font que reprendre, amplifier et moraliser une propagande d’État aussi habile que cynique. « Le M23 soutenu par le Rwanda » est devenu la formule magique. Elle justifie les échecs militaires, les mercenaires, les alliances avec les génocidaires, la conversion des groupes armés de bandits en milices patriotiques, les restrictions de liberté, l’inflation des condamnations à mort, l’extrême pauvreté généralisée, la chasse à l’opposant.

C’est le « problème » parfait, lointain, indiscutable, émotionnel, simple.

Le résultat est saisissant. Sur cent articles parus entre 2023 et 2025 dans trois grands titres (Reuters, The Guardian, Le Monde), près de 80 % parlent de l’Est essentiellement des Kivu et, très peu, de l’Ituri — et à peine un sur dix mentionne les 23 autres provinces du pays. Même Kinshasa n’existe plus que pour commenter la guerre de l’Est.

Quant au Burundi, on n’en parle, très peu, qu’à travers ce prisme.

Ce rétrécissement du réel n’est pas innocent. Il donne au pouvoir congolais une légitimité de guerre permanente :

  • Toute critique devient « atteinte à la sécurité nationale ».
  • Toute revendication sociale se mue en « soutien déguisé au M23 ».
  • Et tous les désastres économiques, logistiques, climatiques, trouvent refuge dans le mot magique : Rwanda.

Le pire, c’est que ce récit arrange tout le monde. Les chancelleries qui connaissent forcément la corruption éhontée du régime, la situation dramatique de ces deux pays laissent croire à un Congo qui se défend alors qu’il se détourne de lui-même.

Car pendant que l’on scrute Goma, le reste de la RDC et du Burundi sombre.

En RDC dans les Provinces du Kwilu, de l’Équateur, du Kasaï, duTanganyika – cette dernière est aussi à l’est – des millions de Congolais vivent une misère bien plus profonde qu’à Goma ou Bukavu. Les Kivu sont des greniers.

Dans les territoires sous administration M23, personne n’y meurt de faim. Le Burundi, frère jumeau de malheur, s’éteint sans bruit : essence rationnée, eau coupée, Bujumbura à sec. Mais ces drames n’ont pas de héros, pas de front, pas de drapeaux. Ils n’intéressent ni les caméras, ni les ambassades. L’Est est devenu le masque du reste.

En RDC, au Burundi, on bat les records mondiaux de grande pauvreté. 75% des populations de ces deux pays vivent sous le seuil de pauvreté ; huit habitants sur dix au Kasaï oriental sont en ce moment menacés de famine. Ainsi s’accomplit le prodige : transformer un conflit régional entre Congolais en couverture politique national et en agression internationale.

L’énigme du Congo, décidément, n’est pas seulement à l’Est. Elle est dans la façon dont le pouvoir et la presse, chacun à leur manière, ont appris à vivre du malheur des autres. Les uns pour se maintenir, les autres pour raconter.

Ainsi le pouvoir congolais gouverne et se maintient par la guerre. Plus il la prolonge, plus il se légitime. Plus il la médiatise, plus il fait taire la contestation. Et l’Occident, ravi de compatir, lui offre sa caution morale.

Daniel Le Scornet: Écrivain. Auteur de « Moi, le dernier Tutsi » (Plon). « Si Kigali était contée » (Histoires et images ». « Comprendre le mécanisme génocidaire » (Histoires et Images ». « Politique, fin de règne » (Ed de l’Atelier)

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