Depuis des semaines, bien avant la signature de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda, l’AFC/M23 et un collectif d’avocats belges alertaient l’ONU et les chancelleries occidentales sur le sort des Banyamulenge, communauté rwandophone congolaise établie de très longue date au Sud-Ouest d’UVIRA.
Cette communauté était bombardée, privée de ravitaillement, prise au piège par près de 20 000 soldats burundais. J’ai moi-même relayé ces informations dramatiques auprès de l’ambassade de France à Kigali. Aucune réaction !
Quelques jours avant l’accord de Washington, l’AFC/M23 avance alors pour briser cet encerclement et contraindre le retrait burundais. Comme depuis des mois, les forces coalisées — FARDC, FDLR, milices Maï-Maï, mercenaires — sont mises en déroute.
Dans leur fuite, schéma reconnu par tous les observateurs, ils pillent, détruisent et violent.
Uvira est prise sans combat. Une partie des soldats burundais est raccompagnée en leur pays. On ignore toujours si tous ont quitté le territoire congolais.
Première contre-vérité :
« le Rwanda trahit les accords de Washington ! C’est faux. L’accord de Washington ne traite pas des dynamiques inter congolaises et l’offensive du M 23 précède sa signature.
Deuxième contre-vérité :
« Risque d’embrasement régional dans la région des Grands Lacs » C’est l’inverse. Les offensives de l’AFC/M23 ont éloigné la régionalisation du conflit en évinçant successivement l’Afrique du Sud et autre pays de l’Afrique australe à Goma, le Burundi à Uvira.
Le conflit est reconfiguré à une question congolaise.
Parlons du Burundi. Il est aujourd’hui le pays le plus pauvre pays du monde. Il n’a aucunement les moyens économiques pour une intervention militaire extérieure durable. La réalité — connue de toutes les chancelleries — est plus sordide. Le régime de Kinshasa rémunère chaque mort burundaise sur le sol du Congo par des valises d’argent frais. Un pacte cynique absorbé par une corruption endémique qui n’améliore en rien les finances de l’État burundais.
Où sont les reportages sur cet effondrement ? Où est le bilan humanitaire ?
Et la RDC ? Elle a rejoint le Burundi en bas de classement mondial. Elle subit la plus grave épidémie de choléra depuis 25 ans. Plus des trois quarts de ses provinces sont touchés par des crises alimentaires. Kinshasa s’enfonce, s’asphyxie, se noie. Les pertes en vie humaine au Congo ne se limitent pas à l’est. Elles sont généralisées. Qui en dresse le bilan humanitaire ? Qui documente cette réalité ?
Le retour du tribalisme comme diversion. Si l’AFC/M23 a ressurgi en 2022, ce n’est ni par hasard ni par manipulation extérieure. C’est parce que, une fois encore, le tribalisme a été instrumentalisé pour masquer un désastre de gouvernance.
Les vrais enjeux. Les accords de Doha, strictement intercongolais, doivent traiter les causes profondes du conflit : tribalisme, corruption, faillite de l’État.
Ceux qui cherchent à recoupler Doha et Washington, à régionaliser le conflit, sont précisément les régimes de RDC et du Burundi.
Les autres parties n’y ont aucun intérêt.
Tout cela est parfaitement connu des États occidentaux, des attachés militaires, des diplomates sur place. Tous le reconnaissent en privé.
Alors, pourquoi ces déclarations à l’ONU ?
Pourquoi cette frénésie française à vouloir relancer la MONUSCO, reconnue depuis longtemps comme un très coûteux échec ?
Toujours la même illusion : « ne pas perdre le Congo ». Garder cet espoir au prix d’un statu quo délétère en RDC. Et, au passage, rêver de donner une leçon à un Rwanda trop stable, trop autonome, trop dérangeant.
Qui se soucie vraiment des populations de l’est du Congo ? C’est pourtant la seule question qui vaille. Certainement pas ceux qui préfèrent un chaos exploitable à une paix lucide. Certainement pas ceux qui savent — et se taisent.
Daniel Le Scornet