Dans un camp militaire officiellement destiné à accueillir les soldats burundais blessés au front, la réalité vécue par ceux qui ont survécu aux combats en République démocratique du Congo est loin de l’image de solidarité et de reconnaissance que l’État devrait leur garantir. Le DCA Passive, surnommé ironiquement « Guantanamo » par les militaires eux-mêmes, est devenu le symbole d’un abandon silencieux et d’une profonde faillite morale.
Ils seraient aujourd’hui près de 900 soldats, pour la plupart grièvement blessés lors des opérations militaires en RDC, confinés dans ce camp, coupés du monde extérieur et privés de toute visibilité publique. Officiellement, ils sont en convalescence. Dans les faits, ils vivent comme des hommes qu’on préfère cacher, de peur que leur simple existence ne rappelle le coût humain d’une guerre dont les autorités ne veulent pas rendre compte à la population.
Les témoignages recueillis décrivent des conditions de vie indignes, incompatibles avec l’état physique des pensionnaires du camp. Les installations sanitaires, en particulier, illustrent l’ampleur du mépris. Les toilettes sont anciennes, délabrées et dangereuses, nécessitant de grimper à près d’un mètre de hauteur pour s’y installer, en équilibre sur deux barres métalliques. Pour des soldats amputés, paralysés ou souffrant de blessures aux jambes, l’exercice relève de l’impossible. Certains risquent la chute, d’autres renoncent tout simplement à les utiliser.
Dans une autre partie du camp, quelques toilettes à siège existent encore, mais sans eau. Les blessés doivent transporter eux-mêmes l’eau dans des casques militaires pour tenter de maintenir un minimum d’hygiène. L’odeur, la saleté et l’insalubrité sont telles que, selon les soldats, personne ne peut entrer dans ces lieux sans lutter contre des haut-le-cœur. Ceux qui en sortent doivent se laver longuement, s’aérer et parfois même se parfumer avant d’oser rejoindre les autres.
Au-delà des conditions matérielles, c’est le sentiment d’humiliation qui domine. Beaucoup de soldats disent ne pas comprendre comment un pays peut traiter ainsi ceux qui ont risqué leur vie pour lui. Dans leur discours, une accusation revient avec insistance : le soldat burundais serait devenu une marchandise. Envoyé au Congo pour servir des intérêts politiques et économiques, il est exploité tant qu’il est valide, puis mis de côté une fois blessé.
Les témoignages dénoncent également une corruption enracinée au sommet de la hiérarchie militaire. Des officiers supérieurs, des commandants de bataillons et de brigades seraient impliqués dans le détournement des ressources destinées aux soldats. Pendant que des militaires blessés manquent de nourriture et tombent malades, certains responsables construiraient des maisons à étages grâce à l’argent issu des opérations militaires en RDC. La guerre, pour certains, serait devenue un commerce lucratif, dont les soldats constituent la matière première.
Le silence qui entoure cette situation n’est pas le fruit du hasard. Dans un climat de peur généralisée, tout soldat qui ose dénoncer ses conditions de vie risque d’être accusé de collusion avec des groupes armés ou des mouvements rebelles. De telles accusations, dans le contexte burundais, peuvent coûter la vie. C’est cette menace permanente qui pousse les soldats à témoigner anonymement, sur des plateformes clandestines, espérant que leurs voix parviendront malgré tout à l’opinion publique.
Dans d’autres pays, les soldats blessés sont honorés, réhabilités et reconnus comme des héros. Au Burundi, selon ces récits, ils deviennent une gêne, un fardeau à dissimuler. Mourir ou être blessé au Congo serait presque une honte, une réalité qu’on préfère enfouir plutôt que d’assumer.
À travers ces témoignages, une question s’impose : les autorités militaires ignorent-elles réellement ce qui se passe à « Guantanamo » ? Face à l’ampleur du problème et au nombre de blessés concernés, l’ignorance semble peu crédible. Ce qui manque, selon les soldats, ce n’est pas l’information, mais la volonté d’agir.
L’appel lancé au chef de l’armée pour qu’il se rende personnellement dans ce camp n’est pas une simple requête symbolique. C’est un cri de détresse, une demande de reconnaissance et de dignité de la part d’hommes qui ont déjà payé le prix fort sur le champ de bataille. Tant que leur sort restera ignoré, le DCA Passive continuera d’incarner non seulement la souffrance des soldats blessés, mais aussi l’échec moral d’un système qui dévore ses propres défenseurs.