La question de la succession de Bintou Keïta à la tête de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO) reste ouverte et hautement politisée. Alors que son mandat touche à sa fin, aucun consensus ne s’est encore dégagé,notamment en raison de l’opposition ferme de la Chine aux candidats soutenus par les États-Unis.
Pékin a jusqu’à présent bloqué deux profils jugés favoris : David Gressly, ancien Représentant spécial adjoint du Secrétaire général de l’ONU en RDC, soutenu par l’administration deDonald Trump, ainsi que James Swan, ancien ambassadeur américain à Kinshasa entre 2013 et 2016. Bien que la nomination relève formellement du seul pouvoir du Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, celui-ci doit consulter les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, dontle veto informel d’un seul suffit à bloquer une candidature.
Un mandat de plus en plus contesté sur le terrain
Au-delà des rivalités diplomatiques entre grandes puissances, le débat sur la succession de Bintou Keïta intervient dans un contexte de fortes critiques sur son action en RDC, notamment dans l’est du pays. Une lettre récemment adressée à la cheffe sortante de la MONUSCO par un habitant de l’est congolais Matiya Mulumba illustre le profond malaise d’une partie de la population locale.
Dans ce courrier, l’auteur accuse la MONUSCO d’avoir perdu sa neutralité, reprochant à la mission onusienne de soutenir militairement et logistiquement la coalition composée des FARDC, de troupes burundaises, de mercenaires étrangers et de groupes armés, dont les FDLR, pourtant classés comme groupe génocidaire. Il estime que les condamnations publiques de la MONUSCO visant leM23, notamment pour violation du cessez-le-feu et expansion territoriale, ne reposent pas sur des preuves tangibles et ignorent les attaques préalables menées contre ses positions.
Selon ce témoignage, dans certaines zones passées sous contrôle du M23, notamment à Masisi, la sécurité se serait améliorée et des déplacés seraient rentrés chez eux, contrairement aux zones sous contrôle de l’armée régulière et de ses alliés, où seraient signalés violences, discours de haine et exactions ciblant les Congolais tutsi et les populations kinyarwandophones.
Accusations de partialité et d’évitement des causes profondes
La lettre reproche également à Bintou Keïta d’avoir externalisé le conflit, en attribuant la crise principalement à des soutiens extérieurs, notamment au Rwanda, au détriment d’une analyse des causes internes et historiques du conflit : marginalisation, persécutions, discours de haine et violences contre les Congolais tutsi, souvent dénoncés comme persistants depuis plusieurs décennies dans l’est de la RDC.
L’auteur s’étonne par ailleurs du silence de la MONUSCO sur la présence de mercenaires européens, pourtant interdite par plusieurs instruments juridiques internationaux et africains, notamment la Convention de l’OUA de 1977 et la Convention internationale de 1989 contre le mercenariat. Il juge incohérent que l’ONU coopère, selon lui, avec de tels acteurs tout en condamnant sélectivement certains groupes armés.
Un héritage controversé pour la MONUSCO
Ces critiques, largement relayées sur les réseaux sociaux et dans certains cercles politiques régionaux, viennent renforcer l’idée que le mandat de Bintou Keïta n’a pas permis de restaurer la confiance entre la MONUSCO et une partie des populations de l’est congolais.Pour ses détracteurs, l’ONU aurait manqué l’occasion de favoriser une solution politique inclusive, privilégiant une approche sécuritaire et des alliances controversées.
Un choix stratégique pour l’ONU
Dans ce contexte tendu, le choix du futur chef de la MONUSCO devient hautement stratégique. La position ferme de la Chine s’inscrit dans un climat de tensions diplomatiques croissantes avec Washington, récemment ravivées par des désaccords majeurs au Conseil de sécurité. Toutefois, des observateurs estiment que Pékin pourrait revoir sa position dans le cadre de négociations globales, la MONUSCO pouvant servir de monnaie d’échange sur d’autres dossiers internationaux.
Outre la RDC, d’autres missions onusiennes majeures, notamment au Yémen et en Libye, attendent également la nomination de nouveaux responsables cette année, dans un contexte international marqué par une remise en question croissante de l’efficacité et de l’impartialité des opérations de maintien de la paix.