Sœur Immaculée Muthoni, membre de la communauté des Petites Sœurs de Saint-François, n’est pas seulement religieuse: elle est aussi avocate auprès de la Haute Cour du Kenya, juriste à l’Université Catholique de l’Afrique de l’Est, formatrice accréditée par l’Autorité Nationale de Formation et auditrice juridique reconnue par le Barreau du Kenya.
Au-delà des titres, elle est une défenseure de la dignité humaine et un témoin d’espérance, démontrant que l’Évangile de la justice ne s’arrête pas à l’autel : il résonne aussi dans les salles d’audience.
Elle offre une image sereine, résiliente et rayonnante, faisant le lien entre deux mondes que beaucoup pensent incompatibles: la vie religieuse et l’exercice du droit.
Son histoire n’a pas commencé par le droit, mais par un rêve de jeunesse : étudier les sciences politiques. La formation religieuse et certaines orientations l’ont toutefois amenée à revoir son projet.
Les sciences politiques, lui disait-on, étaient trop liées aux luttes partisanes. Le droit, en revanche, lui offrait une voie pour poursuivre la justice sans compromettre sa vocation religieuse, cette vie consacrée qu’elle désirait servir depuis l’enfance.
Dans un entretien accordé à Vatican News, elle confie en souriant :
« Je pensais que le droit était le moindre mal, et à ce jour, je ne regrette pas d’être devenue avocate. »
Pour Sœur Immaculée, le droit et la vie religieuse ne sont pas deux appels distincts, mais les deux faces d’une même mission.
« La vie religieuse m’enracine dans la prière, la résilience et la compassion, explique-t-elle. Le droit me donne la plateforme pour incarner ces valeurs. Ensemble, ils se complètent et permettent une transformation réelle. »
Une justice à visage humain
Chaque dossier qu’elle traite porte plus qu’un enjeu juridique : il porte une âme, une personne parfois brisée, souvent ignorée, mais toujours digne.
« Il ne s’agit pas de gagner ou de perdre une affaire, affirme-t-elle avec conviction. Il s’agit d’accompagner les personnes, même celles qui perdent, et de veiller à ce que la justice ne soit pas seulement rendue, mais aussi ressentie.»
Sa foi façonne sa pratique. Elle apporte de la compassion là où d’autres ne voient qu’une procédure, du dialogue là où d’autres perçoivent un conflit, et de l’espérance là où certains ne voient que la défaite.
Elle se souvient d’avoir été présentée lors d’un événement comme « Sœur Immaculée, avocate ».
« Une femme, submergée par l’injustice et effrayée par le système judiciaire, s’est confiée à moi parce que j’étais religieuse, raconte-t-elle. Je l’ai accompagnée bénévolement tout au long du processus judiciaire, jusqu’à ce qu’elle obtienne justice et guérison. Cela m’a confirmé combien l’alliance du droit et de la foi peut redonner l’espérance. »
Briser les stéréotypes
Son double engagement n’a pas été sans susciter des doutes. Certains collègues au tribunal l’ont jugée « trop douce » pour les batailles judiciaires. Dans certains milieux religieux, on s’est interrogé sur cette religieuse « plongée dans un travail séculier ». Mais elle a appris à laisser parler ses résultats et sa constance.
« Les gens finissent par comprendre qu’être à la fois religieuse et avocate apporte profondeur et crédibilité. Cela remet en question les stéréotypes sur ce qu’une femme de foi peut apporter dans le monde professionnel », explique-t-elle.
« Lorsque je me présente au tribunal comme “Sœur Immaculée, représentant le client”, ce titre désarme souvent les adversaires, apaise les tensions et ouvre parfois la voie au dialogue et à des règlements à l’amiable », confie-t-elle.
Elle rit en ajoutant : « La principale difficulté survient lorsque je me connecte au système judiciaire : le magistrat me demande si je suis vraiment avocate, réclame mon numéro de certificat d’exercice et précise qu’il n’a pas l’habitude de voir des religieuses plaider. »
Un nouveau visage de l’évangélisation
Sœur Immaculée participe à une révolution silencieuse dans l’Église d’Afrique. Elle incarne ce que le pape et de nombreux fondateurs d’instituts religieux ont souvent encouragé : lire les « signes des temps » et inventer de nouvelles manières de servir Dieu et l’humanité.
Le Pope Leo XIV a exhorté les religieux et religieuses à demeurer enracinés dans leur charisme tout en restant attentifs aux signes des temps, à l’exemple de leurs fondateurs. « Vos fondateurs savaient observer, discerner et aimer; ils sont partis, parfois au prix de grandes souffrances et d’échecs, pour répondre aux besoins réels des autres, reconnaissant la voix de Dieu dans la pauvreté de leurs voisins », a-t-il déclaré.
« L’évangélisation ne passe pas seulement par la prédication, insiste Sœur Immaculée. Elle consiste aussi à vivre les valeurs de l’Évangile — justice, compassion et intégrité — par d’autres moyens. Que ce soit dans le droit, les médias ou tout autre domaine, les religieuses peuvent et doivent laisser leur foi rayonner dans leur profession. »
Son rêve est de voir davantage de sœurs engagées dans le droit, la gouvernance et des espaces professionnels autrefois considérés comme “séculiers”, et de voir la vie religieuse en Afrique franchir d’anciennes frontières pour imprégner les systèmes judiciaires de l’esprit de l’Évangile.
« J’espère poursuivre mes études en droit afin d’influencer les politiques publiques et d’autonomiser les communautés à une plus grande échelle », affirme-t-elle.
La vie de Sœur Immaculée rappelle que l’Église est vivante, créative et prophétique lorsque les femmes consacrées osent investir les espaces de justice.
Elle incarne l’harmonie entre foi et raison, portant à la fois son chapelet et ses ouvrages juridiques, passant du tribunal à la chapelle, revêtue tantôt de son habit religieux, tantôt de sa robe d’avocate.
Sa mission, comme elle le cite du prophète Michée, est « d’agir avec justice, d’aimer la miséricorde et de marcher humblement avec Dieu ».