Pour beaucoup de Rwandais qui n’ont jamais mis les pieds sur l’île d’Iwawa, ce nom évoque un lieu austère et isolé, parfois assimilé à une prison lointaine où l’on envoie les jeunes considérés comme perdus. Certains imaginent qu’on y expédie les enfants de la rue, les jeunes dépendants aux drogues ou impliqués dans de petits délits, comme dans un espace fermé et coupé du monde. Pourtant, la réalité vécue par plus de 34 000 jeunes Rwandais qui y sont passés est tout autre : Iwawa n’est pas une prison, mais une véritable école de la vie, un espace de transformation personnelle, de guérison et de reconstruction.
Située au cœur du lac Kivu, dans le district de Rutsiro, secteur de Boneza, l’île d’Iwawa symbolise à la fois l’éloignement physique et le début d’un nouveau parcours. Depuis la ville de Rubavu, il faut parcourir la route jusqu’au débarcadère, puis traverser les eaux du lac pendant plus de deux heures pour atteindre ce centre unique. Ce voyage marque souvent, pour les jeunes, la rupture entre une vie de dérive et un futur qu’ils n’avaient jamais imaginé possible.
À l’arrivée, l’image qui s’offre aux visiteurs contraste fortement avec les préjugés. On n’y trouve ni barreaux ni cris de détresse, mais des terrains de sport animés, des jeunes disciplinés qui saluent les visiteurs, d’autres qui nagent dans le lac ou participent à diverses activités éducatives. L’atmosphère ressemble davantage à celle d’un campus de formation qu’à un lieu de détention. Ce premier contact suffit souvent à changer la perception que l’on se faisait de cette île longtemps entourée de mythes et de peurs.

Le centre de réhabilitation d’Iwawa, géré par le NRS (Rwanda Rehabilitation Service), accueille principalement des jeunes hommes majeurs confrontés à la toxicomanie, à la vie dans la rue ou à de petites infractions. Leur présence sur l’île ne vise pas la punition, mais la rééducation et la réinsertion. L’approche adoptée repose sur un principe simple : transformer les comportements par l’éducation, la formation professionnelle et l’accompagnement psychologique.
Les jeunes y apprennent différents métiers pratiques tels que la maçonnerie, la menuiserie, l’agriculture, l’élevage, la couture ou encore la soudure. Ces compétences leur donnent les moyens de devenir autonomes et de reconstruire leur avenir une fois de retour dans leurs communautés. En parallèle, un suivi psychologique les aide à surmonter les traumatismes liés à la vie dans la rue, à la dépendance aux drogues ou à la marginalisation sociale. Beaucoup témoignent qu’à Iwawa, ils ont non seulement abandonné la drogue, mais aussi retrouvé l’estime de soi et le sens de la responsabilité.
La vie quotidienne sur l’île est rythmée par une discipline éducative. Les journées commencent par des exercices physiques ou des travaux communautaires, suivis d’un briefing matinal et d’un contrôle de santé. Après le petit-déjeuner, les jeunes participent aux formations professionnelles ou aux séances de soutien psychologique. L’après-midi est consacré aux activités productives et au sport, tandis que la soirée offre des moments de détente encadrés avant le repos. Ce cadre structuré leur inculque la ponctualité, l’organisation et le respect des règles, des valeurs essentielles pour leur réintégration sociale.
Un aspect particulièrement marquant du centre est le système de leadership interne mis en place parmi les jeunes. Ceux provenant d’un même district sont regroupés et élisent un représentant, appelé « maire », assisté par des adjoints. Ces leaders sont choisis pour leur bon comportement et leur sens des responsabilités. Ils contribuent à la résolution des conflits, au maintien de la discipline et à la cohésion du groupe, tout en développant leurs propres capacités de leadership et de prise de décision.

Les témoignages d’anciens bénéficiaires illustrent la profondeur de la transformation opérée à Iwawa. Plusieurs racontent qu’ils y sont arrivés désespérés, convaincus que leur vie était brisée. Pourtant, ils en sont repartis avec une formation, une identité administrative régularisée, une meilleure santé mentale et surtout une vision claire de leur avenir. Certains travaillent aujourd’hui dans la construction, l’agriculture ou l’artisanat, d’autres ont créé de petites activités génératrices de revenus. Tous reconnaissent que leur passage à Iwawa a été un tournant décisif.
Dans un contexte où la jeunesse peut être confrontée à la drogue, à l’exclusion sociale ou au chômage, Iwawa constitue une réponse nationale innovante et humaine. L’île agit comme un pont entre l’errance et l’intégration, entre la dépendance et la responsabilité citoyenne. Elle prouve qu’avec un encadrement adapté, même les jeunes les plus marginalisés peuvent se relever et contribuer positivement à la société.
Ainsi, si certains continuent de percevoir Iwawa comme une prison éloignée, ceux qui y ont séjourné la décrivent autrement. Pour eux, Iwawa est une école de vie, in lieu là où l’on guérit, où l’on apprend, et où l’on prépare une seconde chance. Ce n’est pas la fin d’un parcours, mais le début d’un nouveau chemin, fondé sur la dignité, le discipline et l’espoir.
