Un rapport remarquable. Va-t-il être remarqué ?
En ce mois de février 2026, l’Institut National Statistique de la République Démocratique du Congo vient de publier un rapport tout à fait remarquable.
Remarquable, d’abord, parce que depuis 2012 aucune étude de la sorte n’avait été réalisée.
Remarquable, ensuite, parce qu’elle repose sur des standards statistiques internationaux les plus exigeants et couvre l’ensemble du territoire en ses 26 provinces.
Remarquable, enfin, parce que par la finesse et la robustesse de ses résultats, elle offre ce qui manque le plus au Congo : une base objective pour penser et prioriser les politiques publiques.
Et pourtant, un seul chiffre a émerger dans les commentaires : 68 % des Congolais vit en dessous du seuil de pauvreté, fixé à 5700 francs congolais par jour — environ 2 euros.
Dans quinze provinces ce taux est supérieur à 70 %, Il atteint 79, 8 % au Kasaï central.
Mais que signifie réellement vivre ainsi ? Que recouvrent ces « conditions de vie » ?
Le rapport en déroule tous les aspects, dont un chapitre central qu’il dénomme sobrement « L’expérience de la faim ».
71,1 % de la population est en situation d’Insuffisance alimentaire. Près d’un Congolais sur 2 — 46, 9 % — sous une forme sévère. Dans la bande équatoriale— Equateur, Mongala, Tshuapa —l’insuffisance alimentaire monte à 91,4 %.
Le paradoxe est cruel, c’est le monde rural, celui qui produit qui a le plus faim. Mais Kinshasa compte aussi 62 % de sa population en insuffisance alimentaire. Près de douze millions de citadins.
L’intérêt profond du rapport est de saisir la pauvreté et la vulnérabilité en toutes leurs dimensions.
36% de la population âgée de plus de 12 ans n’a aucun accès aux services de santé.
99 % n’ont aucune assurance maladie.
Seuls 13,4 % ont accès à l’électricité. Accès quasiment nul dans la majorité des 26 provinces.
85% n’ont aucun système d’assainissement.
98% manque d’énergie moderne de cuisson.
Le pays fonctionne, pour l’essentiel, hors des infrastructures de base.
Même la terre, pourtant abondante, n’offre aucune sécurité.
Si 74,5% des cultivateurs exploitent leurs propres parcelles, seuls 19, 2 % possèdent un titre foncier.
L’économie elle-même est presque entièrement informelle.
Moins d’une entreprise sur cent est formelle. 95 % d’entre elles non aucune comptabilité. 0, 2 % seulement ont accédé au crédit.
Le rapport consacre également un volet spécifique sur les conditions de vie extrêmes des sept millions et demi de déplacés internes, révélant l’ampleur d’un phénomène touchant l’ensemble du pays.
Ce rapport est une mine. Il ne décrit pas seulement. C’est un diagnostic politique.
En 2024 le PIB de la RDC a connu une croissance de 6,7%. Le secteur minier a progressé de 12, 8%. Constat : le modèle de croissance de la RDC n’améliore pas les conditions de vie.
Pourquoi ?
Parce que ce secteur est peu créateur d’emplois, faiblement connecté au reste de l’économie, et qu’il contribue à creuser les inégalités régionales.
Parce qu’il s’accompagne d’un désinvestissement chronique dans les infrastructures essentielles : routes, stockage, irrigation.
Parce qu’il fragilise l’agriculture locale, devenue moins compétitive face aux importations.
Parce que les transferts entre provinces restent insuffisants.
Ce rapport devrait obliger à regarder la réalité congolaise. Il devrait éclairer les causes profondes de l’aspiration massive des Congolais à un changement radical de leurs conditions d’existence. De leurs refus d’une quelconque continuité voilée par la xénophobie, la recherche permanente de boucs émissaires, la flatterie intéressée des puissants.
Car cette situation n’est pas nouvelle. Elle traverse les décennies, les régimes, les présidences. Elle ne peut pas être imputée à ses voisins. Elle ne peut pas être réduite à la seule question minière.
Elle pose une question plus fondamentale :
comment un pays parmi les plus riches du monde en ressources naturelles peut-il rester l’un des plus dramatiquement pauvres pour sa population ?
Et une autre, plus immédiate :
ce rapport remarquable sera-t-il seulement remarqué ?
Ou bien les médias, les puissants, les désinformés vont-ils continuer à ânonner… c’est la faute au Rwanda.
Informer massivement sur ce bilan et cette analyse rendrait certainement plus compréhensible l’aspiration massive des Congolais au dialogue national inclusif pour s’attaquer aux causes profondes de cette situation intenable humainement, pour les révolutionner même. Situation qui n’a pas évoluée, sinon négativement, à la suite des différentes présidences depuis l’indépendance du Congo. Situation qui coûte, elle, en millions et millions de vies ruinées, détruites, abrégées,
Situation qui ne peut pas être mise sur le compte des États voisins, d’autant qu’il serait étonnant que l’essor de ces derniers proviennent de leur « rapt » minier alors même que tant de provinces de la RDC regorgent de bien plus de terres directement disponibles, elles. Mines qui ne se transmuent en rien en développement des conditions de vie des Congolais et qui peuvent même continuer à les enfoncer économiquement, socialement, démocratiquement !