Le 27 février 2026, au Mémorial du Génocide de Kigali, un témoignage bouleversant a été dévoilé au public : L’Université m’a trahie, mémoires d’Assumpta Numukobwa. À travers ce récit personnel, l’auteure revient sur l’une des pages les plus sombres du Génocide contre les Tutsi de 1994 : la transformation de l’ancienne Université nationale du Rwanda en un lieu de trahison, de terreur et de massacres, où plus de 600 étudiants tutsi furent tués.
Arrivée en octobre 1993 à l’École de médecine de l’université, fraîchement sortie du Lycée Notre-Dame de Cîteaux, Assumpta nourrissait des rêves d’avenir et de réussite. Elle voyait dans l’université un espace de liberté, de savoir et d’espoir, fidèle à sa devise latine Illuminio et salus populi — « Lumière et salut du peuple ». Mais derrière cette promesse académique se dissimulait une réalité de plus en plus tendue, marquée par la polarisation ethnique, les discriminations et les intimidations visant les étudiants tutsi, souvent privés de bourses ou marginalisés dans la vie académique.
Lorsque l’avion du président Juvénal Habyarimana fut abattu le 6 avril 1994, les étudiants ne mesurèrent pas immédiatement l’ampleur du drame à venir. « Nous pensions que c’était une mort ordinaire », écrit-elle. Pourtant, dès le lendemain, les regards changèrent, la suspicion s’installa, et la propagande haineuse relayée par la radio RTLM annonça les premières tueries ailleurs dans le pays.
À Butare, considérée jusque-là comme relativement calme, la situation bascula après le discours incendiaire du président intérimaire Théodore Sindikubwabo le 19 avril 1994. Des fumées s’élevaient sur les collines environnantes, les cris et les coups de feu résonnaient, annonçant que la violence gagnait désormais la ville universitaire.
À l’intérieur du campus, des patrouilles furent organisées sous prétexte de « sécurité », pour empêcher les « Inyenzi » (terme péjoratif visant les Tutsi) d’entrer. Des barrières furent installées aux principales entrées, près de l’hôtel Barthos et du quartier Mukoni. Les étudiants étaient censés patrouiller par binômes hutu-tutsi. Mais lorsque vint le tour d’Assumpta, elle fut affectée seule à une barrière, un signe clair que le danger n’était plus à l’extérieur, mais bien à l’intérieur du campus.

La nuit du 21 avril 1994, vers minuit, des étudiants armés parcoururent le couloir de la résidence où elle se cachait. « Il ne reste que la petite sœur de Nyarwaya », crièrent-ils. Refusant d’ouvrir la porte, elle fut arrachée de sa chambre après que ses assaillants eurent brisé la fenêtre. Dans un chapitre intitulé « Le jour célèbre de ma mort », elle décrit l’attente terrifiante de l’instant où elle serait exécutée : balle, machette, feu ou viol. « C’était mon tour de mourir », écrit-elle.
Son témoignage s’inscrit dans une tragédie plus vaste. Dès le 20 avril 1994, les massacres d’étudiants tutsi commencèrent au sein de l’université. Des listes d’étudiants et de leurs chambres avaient été préparées à l’avance, sous couvert de formalités administratives. Les autorités universitaires et locales, certains professeurs, militaires et miliciens Interahamwe jouèrent un rôle actif dans l’organisation des tueries. Des réunions eurent lieu dans une école militaire voisine pour planifier l’élimination des étudiants tutsi et traquer ceux qui tentaient de se cacher dans l’Arboretum.
Dans cette chasse humaine, des centaines d’étudiants furent massacrés les 20 et 21 avril 1994. Ceux qui démontrèrent un instinct de survie se réfugièrent dans la forêt universitaire, mais une vaste opération d’encerclement menée en mai 1994 par des autorités locales et des militaires aboutit à la capture et à l’assassinat de la plupart d’entre eux. Les corps de nombreuses victimes reposent aujourd’hui au mémorial de Ngoma, au sein du campus de l’actuelle Université du Rwanda.
Le livre souligne aussi l’ampleur de la trahison morale : enseignants tuant des étudiants, étudiants tuant leurs camarades, intellectuels devenus exécutants d’une idéologie génocidaire. Comme le rappelle l’auteur de la préface, Antoine Mugesera, « l’éducation seule ne garantit pas les valeurs ». La haine, explique-t-il, fut enseignée et doit désormais être désapprise.
Lors du lancement, le ministre de l’Unité nationale et de l’Engagement civique, Dr Jean-Damascène Bizimana, a replacé ces crimes dans une histoire plus longue de persécution ethnique dans les écoles, remontant aux années 1960. Il a rappelé que les expulsions, quotas discriminatoires et violences contre les Tutsi dans l’enseignement supérieur ont préparé le terrain au génocide de 1994. « Nous devons raconter cette histoire, sans haine, mais avec vérité », a-t-il insisté, appelant les survivants à documenter leurs expériences.
Ancienne étudiante de l’université dans les années 1990, la députée Francine Rutazana a confirmé l’existence d’un climat d’intimidation bien avant 1994. Elle se souvient notamment de la mort de l’étudiant Maurice Nyiridandi, abattu le 21 avril 1994, l’un des premiers assassinats sur le campus. Certains étudiants tentèrent de fuir ; quelques-uns survécurent, mais beaucoup n’eurent pas cette chance.
Assumpta Numukobwa, elle, ne retourna jamais terminer ses études après le génocide. Ayant perdu tous ses frères, elle dut assumer de lourdes responsabilités familiales. Malgré les traumatismes physiques et psychologiques, elle reconstruisit sa vie, devint mère de trois enfants, obtint un Master en administration des affaires et fit carrière dans le secteur bancaire. L’écriture s’imposa plus tard comme une nécessité : briser le silence, témoigner pour les morts et prévenir les générations futures.
Un proverbe rwandais guide son récit : « Kugera kure si ko gupfa » — Endurer n’est pas mourir. Par ce témoignage, l’auteure rappelle que l’université, symbole du savoir et de l’espoir, peut devenir, lorsqu’elle est gangrenée par la haine et l’idéologie, un lieu de destruction. Son livre est à la fois mémoire, hommage et avertissement : l’éducation n’est véritablement salvatrice que si elle s’accompagne de valeurs humaines et d’un rejet absolu de la haine.
