Trente-deux ans se sont écoulés depuis l’arrêt du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 par le FPR-Inkotanyi, après avoir coûté la vie à plus d’un million de personnes. Pourtant, les survivants portent encore des blessures indélébiles, conséquence des atrocités qu’ils ont subies ou dont ils ont été témoins durant cette période sombre.
Hagenimana Antoine, aujourd’hui âgé de 42 ans, fait partie de ceux qui ont été confrontés à l’horreur dès l’âge de 10 ans. Il a transformé cette expérience en témoignage, consigné dans un livre inspiré de faits réels, relatant la vie douloureuse qu’il a traversée avec sa mère pendant le genocide.
Hagenimana a survécu dans l’ancienne cellule de Gitwa, secteur de Nkanka, commune de Kamembe, actuellement dans le district de Rusizi.
Il explique que le parcours de souffrance vécu avec sa mère durant le génocide l’a poussé à écrire un ouvrage intitulé « Le Chagrin de ma Mère », afin d’encourager les survivants à consigner leur histoire et leur reconstruction, pour que cela serve de leçon aux générations futures.
Dans un entretien exclusif, il indique qu’au moment du génocide, il vivait chez son oncle paternel, ayant perdu son père à l’âge de trois ans. Sa mère s’était remariée, mais son second mari est décédé en 1993 après qu’ils eurent eu deux enfants, ce qui l’avait contrainte à revenir dans sa famille d’origine.
Le 9 avril 1994, Hagenimana se souvient que les Interahamwe ont attaqué le domicile de son oncle, massacrant presque tous les membres de sa famille. Il a survécu miraculeusement, poursuivant sa fuite en se cachant dans les broussailles.
« Le 13 avril 1994, je suis arrivé à la paroisse de Nkanka. Je pensais qu’en étant à l’église, j’étais en sécurité, avec les autres qui s’y étaient réfugiés”, poursuit-il.
Mais il n’en fut rien. Le 18 avril, les Interahamwe y ont fait irruption et ont massacré les réfugiés. Ils ont dépouillé les victimes de tous leurs vêtements. Les rares survivants, dont lui-même, ont été emmenés le 19 avril par un policier de la commune de Kamembe vers les bureaux communaux.
« C’est là que j’ai retrouvé ma mère, qui s’y était également réfugiée. Presque tous les hommes et les garçons y ont été tués. J’ai survécu grâce à un petit vêtement que ma grand-mère m’avait fait porter et en me cachant sous son pagne. La plupart des membres restants de ma famille y ont péri. Ma mère et moi avons de nouveau été séparés, car elle a quitté les lieux pour aller ailleurs. Après environ deux semaines passées là-bas, nous avons été transférés au camp de Nyarushishi, dans des conditions de vie extrêmement difficiles. »
Il ajoute qu’au camp de Nyarushishi, sa mère l’y a retrouvé après environ trois semaines, mais profondément transformée, ayant subi de graves violences.
Il précise que ses deux jeunes frères et sœurs étaient également en vie et ont survécu. Bien que sa mère n’ait jamais pu lui raconter ce qu’elle avait vécu, il l’a appris plus tard par une amie qui l’accompagnait dans des groupes de soutien de l’AVEGA (Association des veuves du génocide contre les Tutsi de 1994).
Reprise de ses études
Lorsque les Inkotanyi [historiquement les membres et les combattants du Front Patriotique Rwandais] sont arrivés à Nyarushishi, ils ont commencé à rapatrier les réfugiés. Hagenimana est ainsi retourné avec sa mère dans les ruines de leur maison à Nkanka. Sa mère était profondément marquée par les séquelles du génocide.
Il a alors entamé ses études primaires, puis secondaires, ce qui a constitué le point de départ de sa reconstruction et de son engagement à préserver la mémoire de son histoire.
Malgré les épreuves, il a su se relever et contribuer à reconstruire la vie des autres. Il est responsable de la prise en charge des troubles mentaux liés aux addictions (alcool et drogues) au sein du département de santé mentale du Centre biomédical du Rwanda (RBC).
Hagenimana Antoine explique que l’écriture de son livre est née de la profonde douleur qu’il observait chez sa mère, décédée en 2008, ainsi que de la souffrance de nombreuses femmes et jeunes filles victimes de violences durant le génocide.
« Ma première motivation était de rendre hommage aux femmes et aux jeunes filles, d’être leur voix, car ce qu’elles ont subi dépasse l’entendement. Certaines n’ont pas la force d’en parler, alors je parle pour elles. La seconde est d’aider à préserver la mémoire et d’encourager les générations futures à lutter contre l’idéologie du génocide et à faire face à ceux qui le nient ou le minimisent. »
Il précise que son livre « Le Chagrin de ma Mère » a été publié en français en 2023, puis traduit en anglais en 2024. En décembre dernier, il l’a présenté dans plusieurs villes du Canada, ainsi qu’au Hilltop Hotel, au Mémorial du génocide de Kigali et dans différentes universités.
Il rend hommage à sa mère, qui a surmonté les épreuves pour élever ses enfants après le génocide, ainsi qu’à toutes les mères ayant fait preuve du même courage.
